Montreuil, une mélodie à l’allure changeante

Le bar l’Armony

Montreuil qui a connu ses premières vagues de gentrification dans les années 80 va faire face à de nombreux changements suite au projet du Grand Paris. Réputée pour être la ville punk à l’allure bohème, elle attire de plus en plus d’artistes, et en particulier de musiciens. Elle a surtout concentré une culture et une communauté unique au monde, celle des adeptes de la musique expérimentale. Mais qu’en est-il aujourd’hui ? J’ai demandé à quelques musiciens comment ils vivaient cette gentrification.

Reconversion dansante

Ce soir à l’Armony, c’est aux sonorités rock garage et blues du groupe Gentlemen’s Agreements qui s’y produit. Il est 19h, sur la scène, le groupe fait ses balances. Au fur et à mesure la salle se remplit. Le barman et propriétaire du lieu, Farid (sur la photo en couverture), commence à lancer la cadence des bières. Au comptoir, Luc, musicien et organisateur de concerts, commande le combo demi et frites maison pour 5 euros. « Ici les prix sont corrects, le patron est gentil et il est facile de faire jouer des groupes » confie Luc. Ancien café et lieu de repère de stupéfiants, Farid a repris ce café il y a maintenant 15 ans. Le propriétaire a voulu redorer l’image du café en lui offrant un nouveau départ avec en tête l’idée de rapprocher les habitants. Pour se faire, il a décidé de programmer des concerts.

Petit à petit, la clientèle change et les habitants du quartier peuvent enfin se retrouver dans ce bar. Il obtient même un soutien financier de la mairie pour l’encourager à faire revivre ce lieu. En quelques années, les habitants de la ville font non seulement partie de ses clients réguliers mais il observe aussi l’arrivée d’un nouveau public : celui des parisiens. « Avant c’était les Montreuillois qui allaient à Paris faire la fête, voir des concerts, maintenant ce sont les parisiens qui viennent ici » affirme Farid. Victime de son succès, son agenda est surbooké, il faudra attendre jusqu’à 5 mois pour avoir une date de concert à l’Armony. « Je reçois tous les jours des propositions de concerts. Ils viennent de tous les coins du monde » poursuit Farid. La recette de ce succès est liée aux prix attractifs et à la mise à disposition du lieu pour ces musiciens. Concernant la question de la rémunération Farid répond : « je ne demande aucun argent pour les faire jouer ici, ils ont droit à un repas et des boissons. En général ils font tourner un chapeau ». Le ton est donné, le propriétaire sait prendre soin de sa clientèle. Ici l’ambiance est à la cool et avec beaucoup de bienveillance. Comme l’affirme Farid, « je veux qu’il y règne une ambiance de village». Pari tenu, Farid a réussi à en faire un nouveau lieu de convivialité et de partage en programmant tous les jours des concerts. Tous les styles musicaux y passent mais le rock garage punk y domine.

L’Armony est un exemple parmi les nombreux bars de Montreuil qui ont eu effet de cette gentrification. En effet, plusieurs lieux de fêtes se sont vite développés comme le Chinois, un ancien restaurant chinois devenu LE club incontournable de Montreuil. Le Chinois accueille des concerts type musique du monde mais est aussi des soirées queers. Tout comme la Marbrerie, une ancienne fabrique qui a été transformée en salle de concert et club avec une programmation très éclectique. L’embourgeoisement de la ville est certes déjà enclenché mais il reste encore beaucoup d’endroits comme celui-ci qui a su garder des prix abordables pour ses habitants. Il y a comme un effet « underground » de devoir passer l’autre côté du périphérique, comme un voyage d’une soirée qu’on effectue pour retrouver un côté plus authentique, plus convivial et plus abordable que certaines salles parisiennes. Telle l’âme d’un punk à venir faire la fête à Montreuil. Ce fantasme là est nourri par ses habitants.

Fantasme d’une anarchie douce

Lucas est arrivé un peu par hasard à Montreuil, grâce à une place vacante d’un logement. Encore aujourd’hui, il affirme connaître très mal Montreuil. Fondateur d’un groupe de rock garage punk en trio appelé Bad Pelicans, sa musique, il la décrit comme une « déconstruction du punk ». À ces débuts, il ne veut pas faire appel à des labels. « On répète très peu avec notre groupe, on aime bien improviser » poursuit Lucas. Pas de salle de répétition donc, juste sa chambre où il gratouille quelques accords de guitare par-ci par-là. C’est aussi ça Montreuil, le do-it-yourself, la débrouille, le bidouillage. Dans le même esprit que Lucas, Louise, musicienne influencée par la musique religieuse, est arrivée par le coup d’une opportunité. Elle devient Montreuilloise suite également à un départ d’un locataire. En effet, ce sont en premier lieu les loyers abordables qui ont attiré les créatifs. Nourrissant toujours cet esprit avant-garde et innovant, Louise est justement surnommée « Punk Fragile » car « j’ai sûrement un côté punk mais ma musique ne l’est pas du tout ». « Je suis arrivé à Montreuil il y a 6 ans, pour son aura bohème », me confie Eric, batteur chez Polar Polar, un groupe de noise rock. « Le fait d’habiter à coté de la Parole Errante –lieu engagé qui organise des concerts , ateliers etc– et de la librairie Michèle Firk – un café/librairie situé au sein de la Parole Errante– influence et forge mon état d’esprit au niveau de l’engagement. Je me pose des questions par rapport à ce genre d’événement et maintenant je préfère jouer dans des lieux autogérés comme la Parole Errante » ajoute t-il. En effet Montreuil regorge de lieux alternatifs entre les tiers lieux, ses lieux aux concept atypiques (Velvet Moon, station E, une boulangerie autogérée…). Montreuil a aussi sa particularité de reprendre des lieux abandonnés pour les transformer en des lieux artistiques. Il y règne comme une douce politique d’anarchie légale et responsable. Les initiatives écologiques se développent comme les Murs à Pêches par exemple pour n’en citer qu’un. Même si les habitants ne sont pas forcément engagés de nature, Montreuil a donc le pouvoir de les influencer d’une manière ou d’une autre. « Les gens se disent qu’ils peuvent passer une soirée et soutenir une action à 10 min à pied de chez eux. C’est une autre façon d’être solidaire. Il y une volonté, pas seulement de donner de façon aveugle, mais aussi de rencontrer les personnes qui agissent sur le terrain » poursuit Eric. Mikayil, qui fait de la musique expérimentale a aussi sa propre démarche. Il crée sa musique noise avec un synthé modulaire et fait des textures avec une guitare. Mais si vous lui parlez de label, cela ne l’intéresse pas. « Je ne me retrouve dans aucun label, je préfère mettre ma musique en libre service sur Bandcamp » me confie-t-il. Tout comme Jérôme, musicien et DJ connu sous le nom de Famicom, qui a aussi décidé de distribuer sa musique gratuitement ou à prix libre. « Il y a beaucoup de concerts de punk et de musique du monde ici. Cela fait partie de l’histoire de la ville. Même si je joue une musique différente, l’énergie reste la même » affirme Jérôme. Il s’entraîne d’ailleurs au Café la Pêche, un tremplin pour les musiciens qui met également à disposition un studio d’entraînement à des tarifs très accessibles et qui programme des concerts axés punk ou culture urbaine. À côté de ça, Jérôme organise également des soirées solidaires pour récolter des fonds (association des chats des rues, maraude en faveur des personnes dans la rue).

Ainsi Montreuil aspire à être une ville créative, innovante et engageante. Elle inspire ses habitants et facilite les initiatives. Ses nombreux lieux alternatifs, ses associations et ses différentes infrastructures ont fait naître chez certains d’entre eux l’envie de s’engager davantage. C’est donc sans étonnement qu’un grand nombre d’artiste ont élu domicile Montreuil et que la ville comptabilise majoritairement d’intermittents. Mais s’il faut retenir un domaine musical emblématique de Montreuil, il s’agirait sans doute celle de sa scène de musique expérimentale.

Instants Chavirés, coeur qui balance

Ces musiciens qui au départ étaient attirés par cette ville abordable tout en pouvant profiter de l’effervescence de Paris à quelques minutes en métro, ont subi directement les effets de la gentrification. Une des raisons étant que le prix des cachets des intermittents ne suit pas le cours de ces hausses de prix. Il est difficile pour certains artistes de suivre ces évolutions. Des envies d’ailleurs commencent à se déclarer.

Mikayil a grandi dans le haut Montreuil, l’autre partie de la ville, celle qui n’a pas été « boboétisée » et dont les transports sont mal desservis. Si le bas Montreuil est socialement mixte, le haut Montreuil regroupe les quartiers populaires et a longtemps été laissé à l’abandon. Mikayil se souvient qu’« à l’époque, on écoutait pas les habitants. Quand on demandait de faire des travaux de rénovation pour entretenir telle rue ou pour des raisons de sécurité, on n’existait pas. Maintenant, ces mêmes travaux se réalisent, pas parce qu’ils nous ont enfin entendu, mais bien à cause de la gentrification. C’est une ville qui attire du monde à présent et le marché de l’immobilier explose ». Mikayil vit à présent dans le bas Montreuil mais sa famille habite toujours dans la partie nord de la ville. Il affirme avoir vu l’évolution de son quartier actuel. « Il y a de plus en plus de famille. C’est vrai que j’ai envie d’un plus grand espace et de nature. Si je trouve une opportunité ailleurs je ne dirai pas non, mais c’est vrai que les Instants Chavirés est un lieu dont je suis très attaché, donc à voir… ». Présent depuis 1991, les Instants Chavirés est un lieu de concert et de résidences d’artistes autour des musiques expérimentales. Ouvert à l’initiative d’une association, la programmation se voulait jazz. Mais petit à petit, la programmation change et on pouvait entendre cohabiter le jazz et le rock expérimental. Le public répond vite présent. Les choses s’enchaînent et les Instants Chavirés bénéficient du soutien de plusieurs infrastructures dont la Ville de Montreuil, du Conseil Général de Seine-Saint-Denis, du Ministère de la Culture (DRAC Île-de-France). Les Instants Chavirés est un lieu unique en France, si ce n’est dans le monde. Vous trouverez en particulier Mikayil les mardis, lors des soirées Quasi qui proposent des concerts gratuits. Sophie Agnel, pianiste, a fréquenté ce lieu dès leur début. «Ils étaient très ouverts et voulaient toujours aider les nouveaux » confie-t-elle. Elle a fait ses débuts là-bas, dans le jazz d’abord, mais de la même façon que les Instants Chavirés, sa musique a évolué vers une musique plus expérimentale. Depuis, elle fréquente ce lieu comme un peu sa deuxième maison entre les concerts et les ateliers pour enfants qu’elle donne. Montreuilloise depuis plus de 30 ans, les effets de la gentrification n’ont peut-être pas affecté sa musique mais plutôt son lieu de vie. Elle a vu son quartier évolué. En particulier, une rue piétonne s’est totalement transformée et est surnommée aujourd’hui la rue Oberkampf. « Impossible d’aller prendre un café tranquille les week-ends ! C’est devenu comme Paris. L’autre fois j’ai entendu deux jeunes filles aux origines africaines habillées en vêtements traditionnelles dire « on dirait les Champs-Elysées ! » ». L’embourgeoisement est en route. Sophie Agnel est pourtant très attachée à Montreuil pour les même raisons qui font la force de cette ville si atypique : sa mixité, ses lieux engagés et surtout pour les Instants Chavirés. Pourtant malgré cela elle n’hésiterait pas à déménager. « J’aimerais bien vivre à la campagne avec un plus grand espace. Il devient de plus en plus difficile de se loger ici. ». En effet, les prix des dernières années ont considérablement augmentés et certains intermittents ont été pris au dépourvu.

L’atmosphère conviviale a su conquérir le cœur des parisiens toujours plus nombreux à souhaiter vivre à Montreuil. Pourtant, malgré son atmosphère de village, avec les effets de la gentrification, la ville a finalement fini par adopter un rythme parisien. La scène musicale a encore de beaux jours devant elle et les Instants Chavirés continueront d’accueillir des artistes du monde entier. Montreuil bohème, oui, mais n’oublions pas le haut Montreuil.

Louise

Eric                                                                                                                  Sophie

Miyakil                                                                                                             Lucas

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